Le 10 juin 2026, un tribunal sénégalais a condamné un maître coranique à vingt ans de réclusion pour avoir violé 28 élèves âgées de 10 à 17 ans dans un quartier défavorisé de Touba. Ce verdict historique est une victoire. Mais il pose une question que les médias généralistes n’osent pas formuler : pourquoi ces filles étaient-elles là, dans cette école informelle, dans ce quartier pauvre, à la merci d’un homme investi d’une autorité sacrée ? La réponse passe par le Sahel, par le climat, par la pauvreté et par les mécanismes invisibles qui fabriquent la vulnérabilité des filles bien avant qu’un prédateur n’entre en scène.
La daara, dernier recours d’un Sahel sous pression climatique
Keur Gol n’est pas un quartier ordinaire. C’est une zone de peuplement précaire aux marges de Touba ville sainte du mouridisme dont la croissance démographique explosive, mal planifiée, produit depuis deux décennies des poches d’extrême pauvreté structurelle.
Les familles qui y vivent comptent parmi les plus exposées aux chocs climatiques répétés du Sahel sénégalais : sécheresses, déficit pluviométrique, insécurité alimentaire. Dans toute la région sahélienne, les pénuries d’eau et de nourriture, conjuguées à des responsabilités domestiques croissantes, empêchent de nombreuses filles d’aller à l’école formelle. Selon Jeune Afrique,pour ces familles, près de la moitié des enfants sénégalais en âge d’être scolarisés ne fréquentent pas l’école formelle et la daara devient alors la seule option accessible, gratuite, légitime culturellement. C’est cette équation économique et climatique qui dépose les filles entre les mains de maîtres coraniques non régulés, dans des espaces que les violences laissent souvent impunies, en raison du manque de contrôle sur les daaras, de ressources insuffisantes pour les services de protection de l’enfance, et du statut dont jouissent les maîtres coraniques au sein de la société. Le prédateur de Keur Gol n’a pas agi dans un vide. Il a agi dans un système.
Le corps des filles, angle mort d’une double crise
Serigne Khadim Mbacké, 34 ans, issu d’une des lignées maraboutiques les plus prestigieuses du mouridisme, a établi un protocole méthodique : chaque matin, une élève , jamais un garçon était convoquée dans sa chambre. Il leur faisait absorber un breuvage, puis abusait d’elles. Aux plus jeunes, dix ans, il imposait attouchements et fellations. Aux plus âgées, des viols avec pénétration. Il brandissait ses pouvoirs mystiques comme une menace : s’il savait tout, dénoncer était inutile, et dangereux.Ce qui a brisé le silence n’est pas une institution. C’est une adolescente. Puis une chaîne de solidarité féminine fragile, construite à voix basses, entre camarades d’école. Vingt-huit filles ont tenu pendant trois ans de procédure.
Au Sénégal, 27 % des filles et femmes âgées de 15 à 49 ans ont déjà subi une violence physique, avec un pourcentage atteignant 42 % dans certaines zones. La précarité renforce les vulnérabilités des filles, les exposant à l’exploitation sexuelle. Ce que ces chiffres ne disent pas, c’est que le Sahel est l’une des régions les plus touchées par le changement climatique dans le monde, et que les impacts de cette crise sur les filles sont multidimensionnels : leur sécurité, leur santé, leurs perspectives d’avenir sont simultanément menacées.
La violence de genre et la vulnérabilité climatique ne sont pas deux crises parallèles. Elles se nourrissent l’une de l’autre, sur les mêmes corps, dans les mêmes quartiers.
Un verdict, et maintenant ? Le chantier que la justice ne peut pas faire seule
Le tribunal de grande instance de Diourbel a prononcé la peine maximale : vingt ans de réclusion criminelle. Devant les vingt-six victimes présentes à l’audience, la justice a suivi le réquisitoire du parquet. Maître François Senghor, avocat des parties civiles mandaté par Amnesty International, y voit un signal fort. Oumy Sya Sadio Sow, responsable du programme Femmes et enfants d’Amnesty au Sénégal, est plus précise : « Des cas comme l’affaire Keur Gol existent à Touba, à Dakar et ailleurs, mais on n’en parle pas, car notre société encourage et légitime la non-dénonciation des violences faites aux filles. »
Un verdict ne restructure pas une économie. Il ne replante pas les forêts du Ferlo. Il ne crée pas d’écoles publiques de proximité dans les quartiers précaires de Touba. Il ne forme pas les mères à identifier les signes d’abus chez leurs filles. Ce sont pourtant ces chantiers éducatifs, économiques, environnementaux qui déterminent si une fille de dix ans arrivera à l’école formelle ou finira dans une daara non régulée, dépendante d’un maître que personne ne surveille.
Dans le Sahel, près de 7,5 millions d’enfants ont un besoin urgent d’aide humanitaire, dans une urgence pourtant en périphérie de l’attention internationale. (UNICEF France), Ces chiffres ont un genre. Ils ont un âge. Et ils ont une géographie précise : ce sont les quartiers comme Keur Gol qui les produisent. Ce que ces vingt-huit filles ont accompli , témoigner, faire bloc à la barre pendant trois ans est un acte de résistance politique au sens plein du terme. Elles n’ont pas seulement obtenu la condamnation d’un homme.
Elles ont révélé, malgré elles, l’architecture d’un système où la pauvreté climatique fabrique la vulnérabilité, où la culture du silence protège les puissants, et où la dignité des filles n’est reconnue que quand elles osent, collectivement, l’arracher.


