Santé et droits sexuels

Santé en Afrique : une initiative maroco-sénégalaise réinvente la prévention par le bas

Entre caravanes médicales, transmission du savoir et ambition continentale, un projet citoyen fracture les paradigmes de l’accès aux soins.

Par Bienvenue Lokossou · Publié le 10 avril 2026 · 6 min de lecture

Santé en Afrique : une initiative maroco-sénégalaise réinvente la prévention par le bas

Entre caravanes médicales, transmission du savoir et ambition continentale, un projet citoyen fracture les paradigmes de l’accès aux soins.

Dakar/Rabat , dans un continent où l’Afrique ne dispose que de 3 % de l’effectif mondial des soignants alors qu’elle concentre près d’un quart des malades à l’échelle de la planète, avec moins d’un médecin pour 5 000 habitants en Afrique subsaharienne (Lihope) , l’éducation sanitaire populaire ne relève plus du militantisme d’avant-garde , elle relève de l’impératif civilisationnel. C’est dans cette brèche structurelle profonde, là où les États peinent à produire une médecine de proximité, qu’une initiative portée par des acteurs marocains et sénégalais impose silencieusement sa logique : aller vers les populations avant que les populations n’aillent vers les urgences.

À l’origine du projet, une alliance entre deux profils complémentaires , la journaliste scientifique Nabila Bakkass et le médecin chirurgien Dr Issam Hamrerras et une conviction commune forgée sur le terrain. « La santé est aujourd’hui une responsabilité collective qui dépasse le cadre strictement médical. Elle concerne chacun de nous, dans notre quotidien, nos habitudes et notre rapport à la prévention », pose Nabila Bakkass en ouverture. Une posture épistémologique qui n’est pas rhétorique : elle traduit le glissement paradigmatique que portent les deux initiateurs, refusant la médecine comme prestation verticale pour en faire un espace dialogique horizontal.

Après 31 étapes réalisées à travers le Maroc en partenariat notamment avec le Médiateur du Royaume pour renforcer la dimension citoyenne des rencontres , l’initiative a franchi la Méditerranée continentale pour ancrer ses premiers jalons sénégalais à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, entre janvier et mars 2026.

De la conférence à la caravane : une pédagogie médicale qui descend dans la rue

Le choix de l’UCAD comme terrain d’ancrage est stratégiquement révélateur. En convoquant l’université panafricaniste fondée sur la vision de Cheikh Anta Diop lui-même comme lieu de diffusion sanitaire populaire, l’initiative opère une réconciliation symbolique entre le savoir académique et la communauté environnante , une tension que les systèmes postcoloniaux d’Afrique de l’Ouest n’ont jamais pleinement résolue.

Les rencontres dakaroises ont réuni étudiants, futurs professionnels de santé et acteurs académiques autour de thématiques concrètes : urgences abdominales, syndrome du côlon irritable, maladies dermatologiques, infections cutanées, prévention et diagnostic précoce. Des pathologies dont l’émergence s’accélère avec la transition épidémiologique africaine : l’OMS estime que les maladies non transmissibles sont désormais responsables de près de 37 % des décès annuels, contre 24 % au début des années 2000, sous l’effet conjugué de l’urbanisation et des mutations de modes de vie.

‹‹L’objectif n’était pas uniquement de transmettre un savoir médical spécialisé, mais de créer un espace d’échange direct, accessible et concret, autour de la prévention, du diagnostic précoce et des bons réflexes face à des pathologies souvent banalisées mais parfois lourdes de conséquences », affirme Dr Ikbal Lahlimi Alami, dermatologue et présidente de la Ligue des étudiants marocains au Sénégal, cheville scientifique locale de l’initiative. Ce positionnement rejoint précisément ce que l’OMS identifie comme déterminant social de premier ordre : la health literacy , la capacité d’un individu à obtenir, comprendre et utiliser des informations de santé pour prendre des décisions éclairées.

Pour Nabila Bakkass, ce passage de la couverture journalistique à l’action directe sur le terrain est né d’un diagnostic personnel forgé lors d’une formation en journalisme scientifique organisée par le CDC Africa en Zambie, puis lors de sa participation à la première table ronde consacrée au journalisme scientifique en Afrique. « J’ai pleinement pris conscience du décalage qui pouvait exister entre le savoir scientifique et son appropriation par le grand public. Informer ne suffit pas toujours, il faut aussi aller vers le public, écouter ses questions et rendre le savoir utile, concret et applicable dans la vie quotidienne », explique-t-elle.

Les femmes, architectes invisibles d’une santé communautaire durable

L’initiative ne se contente pas de viser un public généraliste. Elle opère une reconnaissance explicite et documentée par l’expérience de terrain ,du rôle structural des femmes dans la chaîne sanitaire communautaire. « Au fil des rencontres, nous avons constaté une présence particulièrement marquée des femmes. Elles participent activement, posent beaucoup de questions, interagissent avec les intervenants et expriment souvent le besoin de multiplier ce type d’initiatives », observe Nabila Bakkass. « Les femmes ne viennent pas uniquement pour elles-mêmes, mais aussi pour mieux accompagner leurs proches. » Cette implication n’est pas anodine et sa portée dépasse le symbolique.

En Afrique subsaharienne, bien que la proportion d’accouchements assistés par du personnel de santé qualifié soit passée de 59 % à 70 % entre 2015 et 2022, le continent a néanmoins enregistré environ 70 % des décès maternels mondiaux,un paradoxe statistique qui illustre l’insuffisance des seules infrastructures en l’absence d’une culture préventive profondément ancrée dans les pratiques quotidiennes. Des rencontres spécifiquement dédiées aux femmes ont ainsi été organisées en collaboration avec l’Association Insaf et l’Association Annada, cette dernière centrée sur l’autonomisation économique et la santé des femmes. « Sensibiliser les femmes, c’est toucher toute la société », synthétise Nabila Bakkass dans une formule qui condense une décennie de recherche en épidémiologie sociale sur les dynamiques de transmission intrafamiliale de l’information sanitaire.

Une coopération Sud-Sud qui s’affranchit du cadre diplomatique

Le choix du Sénégal comme première extension africaine n’est pas accidentel. Il s’inscrit dans une géographie affective et politique dense : « Le Sénégal demeure le pays africain le plus visité par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, avec neuf visites officielles. C’est également depuis Dakar que le Souverain s’est adressé à son peuple depuis l’étranger , un geste unique qui illustre la place singulière qu’occupe le Sénégal dans la vision royale de coopération Sud-Sud », rappelle Nabila Bakkass.

Mais au-delà du registre diplomatique, c’est une dynamique humaine décentralisée qui se dessine , portée par des acteurs de terrain plutôt que par des protocoles interétatiques. La coordination sénégalaise repose sur la Ligue des étudiants marocains, le Collectif des médecins marocains au Sénégal présidé par le Dr Oussma Bouchti, et la contribution du Dr Soukaina El Jabri, médecin radiologue, à la coordination scientifique de terrain. Ce type de présence marocaine au Sénégal illustre une vision d’une coopération Sud-Sud au service du développement africain qui trouve ici, dans la prévention sanitaire communautaire, l’une de ses expressions les plus concrètes.« Ce qui se construit aujourd’hui dépasse largement le cadre d’une simple série de conférences. Nous assistons à l’émergence d’une véritable dynamique de coopération humaine et scientifique entre le Maroc et le Sénégal », affirme Dr Ikbal Lahlimi Alami. Fort d’une soixantaine de participants en moyenne par rencontre sur 31 étapes marocaines soit plusieurs milliers de personnes directement sensibilisées, sans compter l’effet de relais dans les familles et communautés , le projet ambitionne désormais une expansion progressive à d’autres pays africains, avec une prochaine phase couvrant l’ensemble du territoire sénégalais, zones rurales prioritaires incluses. Un cycle de conférences sur les soft skills et le développement personnel, co-animé avec la diaspora marocaine établie au Sénégal, complétera le volet médical pour ancrer une dynamique de capital humain jeune.

Dans un continent où plus de 20 000 acteurs de la santé ont adopté la “Promesse de Durban” en faveur de l’autonomie sanitaire africaine, face à une hausse de 40 % des urgences sanitaires depuis 2022 et au désengagement progressif des bailleurs extérieurs , les initiatives endogènes de prévention portées par la société civile acquièrent une valeur stratégique décuplée. « Au fond, il ne s’agit pas seulement de conférences, mais d’un engagement collectif : faire de la santé un espace de dialogue, de proximité et de responsabilité partagée entre les peuples africains », conclut Dr Ikbal Lahlimi Alami. Une formule qui, à l’heure où l’Afrique cherche à écrire sa propre souveraineté sanitaire depuis ses propres ressources humaines, résonne bien au-delà des amphithéâtres de Dakar.

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