Plus de 230 millions de filles et de femmes vivant aujourd’hui ont subi une mutilation génitale féminine (MGF), selon les dernières estimations de l’UNICEF. L’Afrique concentre plus de 144 millions de survivantes, devant l’Asie avec plus de 80 millions et le Moyen-Orient avec plus de 6 millions. Chaque année, environ quatre millions de filles restent exposées à cette pratique, dont une part importante avant l’âge de 15 ans. Derrière ces chiffres se trouve une question de santé, de droits humains et de pouvoir : pourquoi le corps et la sexualité des filles continuent-ils d’être soumis à des normes sociales qui peuvent justifier une atteinte irréversible à leur intégrité physique ?
Quand une tradition décide à la place du corps des filles
Les mutilations génitales féminines ne constituent pas une pratique unique. L’Organisation mondiale de la Santé les définit comme l’ensemble des interventions consistant à retirer partiellement ou totalement les organes génitaux externes féminins ou à provoquer d’autres lésions génitales pour des raisons non médicales. Elles comprennent notamment l’ablation du clitoris et des petites lèvres, mais aussi l’infibulation, forme particulièrement sévère qui rétrécit l’ouverture vaginale.
Dans la plupart des cas, la décision est prise alors que la victime est encore une enfant. Elle ne choisit pas son corps, ne mesure pas les conséquences de l’intervention et ne dispose généralement pas du pouvoir social nécessaire pour s’y opposer. L’UNICEF alerte d’ailleurs sur une tendance préoccupante : de plus en plus de filles sont mutilées à un âge très précoce, parfois avant leur cinquième anniversaire.
La persistance de la pratique ne s’explique pourtant pas par une seule cause. L’UNFPA souligne le poids des normes sociales, de la pression communautaire, de la préparation supposée au mariage et du contrôle de la sexualité féminine. Dans certaines communautés, l’excision est considérée comme une condition de respectabilité, de mariage ou de conformité sociale. Une famille peut ainsi craindre qu’une fille non excisée soit rejetée, stigmatisée ou considérée comme moins apte au mariage.
C’est précisément ce mécanisme qui donne aux MGF une dimension profondément féministe. Le problème n’est pas seulement qu’un organe est coupé. C’est qu’une société décide collectivement de ce qu’une fille doit faire de son corps avant même qu’elle puisse en décider elle-même.
La sexualité féminine occupe une place centrale dans cette construction. Certaines justifications attribuent au clitoris une supposée capacité à rendre les femmes « incontrôlables » ou infidèles et présentent sa suppression comme un moyen de préserver la virginité avant le mariage ou la fidélité conjugale. L’UNFPA identifie explicitement le contrôle de la sexualité des femmes parmi les facteurs psychosexuels qui entretiennent la pratique.
Autrement dit, derrière certains discours sur la « pureté », l’« honneur », la « tradition » ou la « respectabilité », se trouve une question beaucoup plus fondamentale : qui possède le pouvoir de décider du corps féminin ?
Ni religion ni hygiène : les conséquences d’une violence durable
Un autre enjeu mérite d’être clarifié : les mutilations génitales féminines ne sont prescrites par aucune religion. L’UNFPA indique qu’aucun texte religieux ne les recommande ou ne les cautionne. Elles sont pratiquées dans certaines communautés musulmanes, mais aussi dans certaines communautés chrétiennes, chez des juifs éthiopiens et parmi des adeptes de religions traditionnelles africaines. De nombreux responsables religieux les ont d’ailleurs dénoncées.
Cette précision est importante. Faire de l’excision un problème propre à l’islam, au christianisme ou à « l’Afrique » serait une lecture trop simpliste. Les MGF sont avant tout une pratique sociale enracinée dans des systèmes de normes et de rapports de pouvoir. Une religion peut parfois être invoquée pour la légitimer, mais cette justification ne transforme pas une pratique culturelle en prescription religieuse.
Sur le plan médical, en revanche, la position est sans ambiguïté. L’OMS affirme que les MGF n’apportent aucun bénéfice pour la santé. Elles peuvent provoquer immédiatement des douleurs sévères, des hémorragies, des infections, des problèmes urinaires, des lésions des tissus génitaux, un état de choc et, dans certains cas, la mort.
À plus long terme, elles peuvent entraîner des infections, des difficultés menstruelles, des douleurs et des complications gynécologiques, sexuelles et obstétricales.
La sexualité des survivantes peut également être affectée. Les lésions des tissus génitaux peuvent perturber certaines fonctions sexuelles et être associées à des douleurs pendant les rapports, tandis que les conséquences psychologiques peuvent accompagner les survivantes pendant des années. L’OMS considère ainsi les MGF comme un problème de santé publique autant que comme une violation des droits humains.
Les conséquences peuvent également se manifester lors de la grossesse et de l’accouchement. Une synthèse de plus de 75 études menée par l’OMS et le programme HRP en 2025 a notamment établi que les femmes ayant subi une MGF présentent un risque significativement plus élevé de complications obstétricales, dont le travail prolongé ou obstrué et les hémorragies.
Le coût n’est donc pas uniquement individuel. L’OMS estime à 1,4 milliard de dollars par an le coût du traitement des complications médicales liées aux MGF pour les systèmes de santé.
Protéger les filles, c’est aussi leur rendre le pouvoir sur leur corps
La lutte contre les MGF ne peut cependant pas se réduire à condamner les familles qui les pratiquent. Dans de nombreuses communautés, les parents eux-mêmes évoluent dans un système où la non-excision peut exposer leur fille à la pression sociale, au rejet ou à des difficultés matrimoniales. C’est pourquoi l’abandon durable de la pratique passe par une transformation des normes collectives.

Jeunes filles africaines avec un message
Les chiffres montrent d’ailleurs que le changement est possible. L’UNICEF rapporte que la proportion des adolescentes de 15 à 19 ans ayant subi une MGF est passée de 47 % en 1993 à 33 % en 2023 dans les pays disposant de données comparables. Mais les progrès restent trop lents pour atteindre l’objectif d’élimination fixé pour 2030.
La réponse doit donc être multidimensionnelle : renforcer la protection juridique des filles, maintenir leur accès à l’éducation, développer l’information sur la santé sexuelle et reproductive, accompagner les survivantes, former les professionnels de santé, travailler avec les communautés et impliquer les hommes et les garçons dans la remise en cause des normes qui entretiennent la pratique.
Les femmes survivantes doivent également être entendues. Elles ne sont pas seulement des statistiques ou des bénéficiaires de programmes. Leur parole permet de comprendre les conséquences physiques, psychologiques et sociales de pratiques décidées sur leur corps lorsqu’elles étaient enfants.
Au fond, la question dépasse largement celle de l’excision.
Une fille doit-elle être conforme à une norme avant d’être libre de disposer de son propre corps ?
La réponse féministe ne peut être ambiguë : aucune tradition, aucune pression sociale, aucune prétendue exigence de respectabilité et aucune interprétation religieuse ne devrait permettre de retirer à une enfant le droit à son intégrité corporelle.
Le combat contre les mutilations génitales féminines n’est donc pas un combat contre les cultures. C’est un combat pour que les filles puissent hériter de leur culture sans avoir à sacrifier leur corps pour y appartenir.



