Violences sexuelles

Migration : quand les femmes paient le prix fort d’un système qui les exploite

Sur les routes migratoires vers l’Europe, les femmes ne fuient pas seulement la pauvreté ou les conflits.

Par Bienvenue Lokossou · Publié le 28 décembre 2025 · 3 min de lecture

Migration : quand les femmes paient le prix fort d’un système qui les exploite

Sur les routes migratoires vers l’Europe, les femmes ne fuient pas seulement la pauvreté ou les conflits. Elles affrontent un continuum de violences sexistes, souvent banalisées, parfois niées, et trop rarement reconnues par les politiques d’asile.

Enquête sur une réalité structurelle où le genre devient un facteur de danger supplémentaire.Elles sont de plus en plus nombreuses à prendre la route, seules ou avec leurs enfants, poussées par la violence, la misère ou l’absence d’avenir. Pourtant, pour les femmes migrantes, le voyage vers l’Europe s’apparente souvent à une traversée de la peur. À chaque frontière, à chaque intermédiaire, leur corps devient une monnaie d’échange implicite.

Esther, Nigériane, en est l’un des visages. En 2016, après avoir fui un environnement familial violent à Lagos, elle accepte l’aide d’une femme qui lui promet un travail et un logement en Europe. La promesse se transforme en piège. En Libye, Esther est victime d’exploitation sexuelle avant de parvenir, après de longs mois de souffrance, à rejoindre l’Italie. Son parcours illustre une mécanique bien rodée, où les femmes sont ciblées, recrutées, puis livrées à des réseaux de traite.

Selon l’Agence européenne pour l’asile, les hommes représentent encore environ 70 % des migrants irréguliers. Mais les organisations humanitaires observent une hausse rapide du nombre de femmes migrantes, notamment sur les routes méditerranéennes et balkaniques. En Italie, un rapport de 2024 fait état d’une augmentation de 250 % des arrivées de femmes adultes seules par la route des Balkans.

Une violence genrée, systémique et prévisible

Les dangers des routes migratoires sont connus : en 2024, plus de 3 400 migrants sont morts ou portés disparus en Europe, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Mais pour les femmes, à ces risques s’ajoute une exposition accrue aux violences sexuelles.« Tous les migrants doivent payer un passeur. Mais des femmes sont souvent contraintes de payer autrement », résume Hermine Gbedo, militante contre la traite des êtres humains à Trieste, en Italie.

Les abus proviennent aussi bien de passeurs que d’autres migrants, et surviennent fréquemment dans des zones où l’impunité est totale.Conscientes de ces dangers, certaines femmes prennent des mesures extrêmes avant le départ : contraceptifs, préservatifs, anticipation du viol comme une éventualité. Une réalité glaçante, révélatrice de l’échec des systèmes de protection.

Le droit d’asile à l’épreuve du sexisme

En théorie, les femmes persécutées en raison de leur genre peuvent prétendre à l’asile, notamment en vertu de la Convention d’Istanbul. En pratique, l’application de ces textes reste inégale. Des associations dénoncent un manque de formation des agents d’asile, majoritairement des hommes, face aux violences sexuelles ou aux mutilations génitales féminines.« Beaucoup de demandes sont rejetées sur la base de préjugés », explique Marianne Nguena Kana, du Réseau européen End FGM.

Certaines autorités estiment encore que des violences déjà subies ne constituent plus un risque futur, ignorant les réalités psychologiques, sociales et culturelles.Nina, Kosovare de 28 ans, a dû fuir des violences conjugales et sexuelles dans son pays, pourtant classé comme “sûr”. Avec sa sœur, elle traverse l’Europe de l’Est, où elles subissent de nouvelles agressions durant leur périple. Leur histoire rappelle une vérité essentielle : la violence sexiste ne s’arrête pas aux frontières.

Entre durcissement politique et compassion conditionnelle

Face à l’augmentation des flux migratoires, plusieurs responsables politiques européens plaident pour un durcissement des critères d’asile. Certains affirment vouloir protéger « les femmes réellement en danger », une formule qui, pour les ONG, crée une hiérarchie contestable des souffrances.Car pour de nombreuses migrantes, la violence n’est ni spectaculaire ni liée à un conflit armé : elle est quotidienne, intime, enracinée dans des systèmes patriarcaux qui rendent leur vie invivable.Près de dix ans après avoir quitté le Nigeria, Esther vit aujourd’hui en Italie avec le statut de réfugiée. Mais le traumatisme demeure. « Je ne sais même pas pourquoi je suis venue ici », confie-t-elle. Une phrase qui résonne comme un verdict sévère sur un système qui, trop souvent, laisse les femmes survivre plutôt que vivre.

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