En 2023, les océans ont absorbé 10 % de dioxyde de carbone en moins que prévu. Les scientifiques alertent sur une baisse de leur capacité à jouer leur rôle de « poumons bleus » de la planète, menacés par le réchauffement climatique et la multiplication des anomalies marines.
Les océans, premiers régulateurs du climat menacés
Depuis des décennies, les scientifiques savent que les océans sont les plus grands alliés de l’humanité face au changement climatique. Véritables régulateurs planétaires, ils absorbent à la fois la chaleur excédentaire produite par nos activités et une partie significative des émissions de dioxyde de carbone (CO₂).
Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), plus de 90 % de l’excès de chaleur généré par les gaz à effet de serre depuis 1970 a été stocké dans les océans. Sans ce tampon naturel, les températures terrestres auraient déjà atteint des niveaux insoutenables. Mais cette fonction vitale est aujourd’hui fragilisée. Une étude publiée le 2 septembre 2025 dans la revue Nature Climate Change, dirigée par Jens Daniel Müller, biogéochimiste à l’École polytechnique fédérale de Zurich, tire la sonnette d’alarme.
En 2023, les océans non polaires ont absorbé environ 10 % de CO₂ en moins que ce qui avait été anticipé par les modèles climatiques. Une baisse qui n’est pas anodine : elle signifie que davantage de CO₂ est resté piégé dans l’atmosphère, renforçant le cercle vicieux du réchauffement global.—Des anomalies de dégazage en hausse
Comment expliquer cette perte d’efficacité des océans dans leur rôle d’absorbeurs de carbone ? L’étude met en évidence un phénomène préoccupant : un dégagement gazeux anormal de CO₂, particulièrement marqué dans les régions subtropicales et subpolaires, notamment dans l’hémisphère nord. Autrement dit, au lieu d’absorber le carbone, certaines zones océaniques en relâchent désormais dans l’air.
Les chercheurs établissent un lien direct avec l’élévation des températures de surface de la mer. En 2023, celles-ci ont atteint des records historiques sous l’effet combiné du phénomène climatique El Niño et du réchauffement global. L’eau chaude ayant une plus faible capacité à dissoudre le CO₂, les océans deviennent mécaniquement moins performants. Ce constat scientifique valide une crainte ancienne : plus la planète se réchauffe, moins ses propres régulateurs naturels sont capables de freiner ce réchauffement.
Cette boucle de rétroaction négative est particulièrement dangereuse. En réduisant l’absorption de CO₂, les océans contribuent involontairement à accélérer l’effet de serre. Si la tendance se confirme dans les années à venir, le « budget carbone » de l’humanité, déjà restreint, se réduira encore davantage, compliquant les objectifs de neutralité carbone fixés par l’Accord de Paris.
Vers un emballement climatique ?
Au-delà des chiffres bruts, les implications sont colossales. Si les océans échouent à jouer pleinement leur rôle de puits de carbone, le réchauffement global pourrait s’accélérer bien plus rapidement que prévu.
Les scientifiques redoutent un scénario où la hausse des températures de surface, les anomalies marines extrêmes et la multiplication des épisodes El Niño entraîneraient une diminution structurelle de la capacité des océans à absorber le CO₂.Un tel basculement aurait des effets en cascade. D’abord sur le climat terrestre, avec des vagues de chaleur plus fréquentes, des sécheresses prolongées et une intensification des phénomènes météorologiques extrêmes. Ensuite sur la biodiversité marine : coraux, phytoplancton et poissons dépendent directement de l’équilibre chimique des océans. Or, si les émissions restent dans l’atmosphère plutôt que d’être piégées, l’acidification des mers s’aggrave, menaçant toute la chaîne alimentaire marine.
Enfin, il y a la dimension humaine. Des centaines de millions de personnes dépendent directement des océans pour leur alimentation, leurs moyens de subsistance et la régulation du climat régional. L’affaiblissement de ce « service écosystémique » gratuit, mais vital, risque d’aggraver les inégalités, en frappant plus durement les pays du Sud déjà exposés aux effets du changement climatique.
Un avertissement à prendre au sérieux
Cette étude, au-delà des données qu’elle présente, doit être perçue comme un signal fort adressé aux décideurs politiques. Elle rappelle l’urgence de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi de protéger les océans de pressions multiples : surpêche, pollution plastique, déversements chimiques, destruction des habitats marins. Chaque atteinte à leur santé amoindrit leur capacité à réguler le climat.
Les chercheurs insistent sur un point essentiel : la tendance observée en 2023 pourrait n’être qu’un avertissement, mais elle pourrait aussi annoncer un tournant durable. Tout dépendra de la rapidité et de l’ambition des politiques climatiques mises en œuvre. Dans une logique de prévention, il est impératif de renforcer les outils de surveillance océanique, de soutenir la recherche scientifique et d’intégrer pleinement les océans dans les stratégies climatiques internationales. Comme l’écrivait récemment un collectif de chercheurs dans Science, « ignorer les océans dans les négociations climatiques, c’est ignorer la moitié de la planète ».
En réduisant leur absorption de CO₂, les océans rappellent brutalement à l’humanité que les mécanismes naturels de régulation ne sont pas inépuisables.
Leur affaiblissement face au réchauffement climatique doit être pris comme un appel urgent à réinventer notre rapport à la planète.Car si la Terre bleue devient incapable de respirer pour nous, aucune technologie, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra remplacer l’immense service que nous rendent, silencieusement, les océans depuis des millénaires.


