
Depuis quelques jours, certains plats pour bébés de la marque Nestlé sont retirés des rayons. En cause : une teneur jugée trop élevée en ochratoxine A, une toxine naturellement produite par des moisissures.
Selon la société Sitpa, désormais responsable de cette gamme, le problème viendrait d’un lot d’ail contaminé, utilisé en très petite quantité. Si l’entreprise insiste sur le caractère ponctuel de cette non-conformité, cet épisode remet en lumière une menace croissante, discrète mais persistante : les mycotoxines.
Ces substances aux noms parfois complexes ochratoxine, aflatoxine, vomitoxine trouvent leur origine dans des champignons microscopiques qui s’invitent dans nos aliments. On les détecte dans des céréales, des fruits secs, des épices, et même dans le lait, lorsque les vaches ont consommé du fourrage contaminé. Invisibles à l’œil nu, elles peuvent pourtant bouleverser la santé : troubles hormonaux, affaiblissement du système immunitaire, atteintes au foie et aux reins, et dans certains cas, des effets cancérigènes.
L’Agence européenne de l’environnement n’hésite pas à parler d’« agents silencieux », capables de traverser la chaîne alimentaire entière.
Isabelle Oswald, chercheuse à l’Inrae, rappelle que ces toxines ne sont pas anodines. « Il y a des règles à respecter, justement pour éviter qu’elles n’atteignent des seuils dangereux. Même à faibles doses, certaines sont classées comme potentiellement cancérigènes. » Et dans cette catégorie, l’aflatoxine B figure en tête de liste : elle est considérée comme l’un des cancérigènes naturels les plus puissants connus.
Elle se niche souvent dans le maïs ou les arachides, et sa présence peut résulter de conditions climatiques propices.
Car là est le nœud du problème : les dérèglements du climat aggravent le risque. Chaleur excessive, humidité prolongée, périodes de pluies intenses favorisent la prolifération de champignons pathogènes dans les cultures.
Selon un rapport publié en mars par l’Agence européenne de l’environnement, certaines toxines devraient se développer davantage sous ces nouvelles conditions, notamment en Europe. Un phénomène déjà observé dans le sud de l’Italie ou en Serbie, où l’aflatoxine, autrefois confinée aux zones tropicales, est désormais bien implantée.
Les chercheurs s’inquiètent aussi de la progression d’une autre toxine : la déoxynivalénol, surnommée vomitoxine.
En 2022, un projet de biosurveillance européen a détecté des traces préoccupantes de cette substance dans les urines de plus de 12 % des adultes analysés. D’ordinaire cantonnée à certaines régions tempérées, elle s’étend désormais au Portugal, à la France ou encore à la Roumanie.
Le blé, lorsqu’il fleurit sous un climat humide et chaud, devient alors une cible facile pour la fusariose, une maladie fongique à l’origine de la toxine.
Les scientifiques restent cependant prudents. Toutes les mycotoxines ne réagissent pas de la même manière au changement climatique. Certains champignons apprécient la chaleur, d’autres y résistent moins.
Le scénario est donc complexe, mouvant, incertain. Florence Forget, spécialiste à l’Inrae, évoque même l’hypothèse inverse pour certaines toxines : « Si les températures deviennent trop élevées, certains champignons pourraient avoir du mal à s’adapter. »
Mais l’enjeu ne s’arrête pas au climat. Certaines pratiques agricoles, notamment dans le cadre de l’agroécologie, pourraient involontairement favoriser ces contaminations.
Les associations de cultures, le maintien d’un couvert végétal permanent ou l’absence de labour sont autant de facteurs qui créent des microclimats humides au ras du sol – un environnement idéal pour les champignons. « Des résidus de maïs laissés en surface peuvent devenir un véritable terreau pour le développement de moisissures », souligne Florence Forget.
Par ailleurs, les mauvaises herbes sont parfois de véritables réservoirs de toxines.
À cela s’ajoutent les effets collatéraux du climat : inondations, ruissellements, érosion des sols, qui facilitent la dispersion des toxines vers les nappes phréatiques ou les réseaux d’eau potable.
Un cocktail de risques pour l’ensemble de la chaîne alimentaire, depuis les champs jusqu’aux assiettes.

