
Maty Ndao, 66 ans, se bat depuis des années contre un ennemi invisible : les usines de farine de poisson. Sur la plage de Cayar, à 60 km de Dakar, cette transformatrice artisanale assiste, impuissante, à l’effondrement de son métier. Comme des centaines de femmes, elle voit les sardinelles ,poisson clé de l’alimentation sénégalaise disparaître au profit d’une industrie vorace, accusée d’aggraver pauvreté et insécurité alimentaire.
La fin d’un héritage féminin
Le « site de transformation » de Cayar, autrefois bourdonnant d’activité, n’est plus que l’ombre de lui-même. Ici, des générations de femmes ont séché des poissons sur des claies en bois pour produire le *ceebu jën*, plat national sénégalais.
Aujourd’hui, les claies sont vides. « Nous étions 325 transformatrices. Il en reste moins de 100 », explique Mor Mbengue, pêcheur et porte-parole du collectif *Taxawu Cayar*. La raison ? Les usines comme *Touba Protéine Marine* raflent les prises des pêcheurs, offrant des prix que les artisanes ne peuvent égaler.
Le gaspillage en chiffres
- 5 kg de poissons frais nécessaires pour 1 kg de farine.
- 60 000 tonnes de poissons détournés annuellement vers ces usines (Greenpeace Afrique).
- 90 % de baisse des stocks de sardinelles depuis 2010.
Insécurité alimentaire et exode des jeunes
« Avant, je gagnais 350 000 FCFA par mois. Maintenant, nous sommes pauvres », témoigne Maty Ndao. Conséquence directe : les enfants de la communauté risquent leur vie dans des migrations clandestines vers l’Europe.
La raréfaction du poisson, aggravée par la surpêche industrielle, a aussi fait exploser les prix. La consommation annuelle par habitant est passée de 18 kg à 9 kg en dix ans – un désastre dans un pays où le poisson représente 70 % des apports en protéines animales.
L’urgence écologique
Les usines ne sont pas seules responsables, mais elles accélèrent la crise. « Elles incitent les pêcheurs à tout prendre, même les juvéniles », dénonce Mamadou Sarr, coordonnateur de la *Coalition contre les usines de farine et huile de poisson*. Résultat : les stocks de sardinelles, déjà fragilisés par le réchauffement climatique, se sont effondrés de 250 000 tonnes (années 2010) à 10 000 tonnes en 2024.
En 2024, la Coalition a remis au nouveau gouvernement sénégalais un mémorandum exigeant :
1. L’interdiction de nouvelles usines.
2. La protection des métiers artisanaux.
3. Le respect des lois interdisant la pêche des juvéniles.
Sur le plan international, des ONG comme *Feedback* (Royaume-Uni) dénoncent un **« colonialisme alimentaire »** : l’huile de poisson ouest-africaine nourrit des saumons d’élevage norvégiens, tandis que 4 millions de personnes dans la région subissent la faim.
La France, premier importateur européen, est pointée du doigt.
Si les nouvelles autorités promettent des réformes, Maty Ndao reste sceptique : « L’usine de Cayar est à l’arrêt, mais elle peut redémarrer demain. » Pour elle, le vrai combat est de « préserver la mer pour nos enfants ».

