
Elles sont là. Debout. Fatiguées. Résignées peut-être, mais pas encore brisées. Elles portent des seaux, des enfants, parfois des silences plus lourds que la terre elle-même. Elles sont les femmes du Mayo-Sava, au nord du Cameroun.
Dans cette bande aride de territoire que même la lumière oublie, elles survivent sous le règne d’un homme : Cavayé Yéguié Djibril.Trente-trois ans que son nom rime avec pouvoir. Président de l’Assemblée nationale depuis une époque où le mur de Berlin existait encore, ce vétéran du parlement est aussi le député d’une circonscription que ses pas n’ont que rarement foulée.
Là-bas, le développement est une chimère, l’État une abstraction. Et pour les femmes, la vie est une suite de jours sans lendemain. La vidéo qui circule récemment sur les réseaux sociaux n’est pas un reportage. C’est un miroir. Brutal. On y voit des cases en ruine, des regards perdus, des corps maigres, des enfants pieds nus sous un soleil qui n’a plus rien de poétique. Mais surtout, on y voit ces femmes. Le dos courbé, les mains calleuses, l’âme usée. Elles n’ont ni voix, ni eau, ni avenir. Leur maternité est une lutte, leur féminité une charge, leur humanité un détail oublié par l’histoire.
Dans d’autres pays, de telles images provoqueraient des enquêtes parlementaires, des excuses officielles, des plans d’urgence. À Mayo-Sava, elles provoquent l’indifférence. Car il semble que dans cette partie du Cameroun, la douleur des femmes n’ait jamais trouvé de relais au sein des institutions.
La figure patriarcale du pouvoir, aussi ancienne que les pierres, a préféré le confort des lambris dorés de Yaoundé à la poussière des sentiers.
Qu’a-t-on fait pour elles, en trente-trois ans ? A-t-on bâti un seul centre de santé pour ces mères qui accouchent sans lumière ni sage-femme ? A-t-on prévu des écoles accessibles pour ces filles promises au mariage avant même leurs premières règles ? A-t-on distribué ne serait-ce qu’un peu d’attention, un soupçon d’égard, à ces épouses, ces veuves, ces adolescentes que la misère avale jour après jour ?Rien. Ou si peu que le mot “représentation” sonne comme une farce cruelle. Ces femmes ne demandent pas la charité. Elles réclament la justice.
L’égalité. La dignité. Trois mots qui, dans les discours, brillent comme des étoiles, mais qui, sur le terrain, sont ensevelis sous le poids d’un immobilisme confortable. Car oui, c’est bien de cela qu’il s’agit : un pouvoir qui dure, mais qui ne transforme pas.
Une fonction qui perdure, mais qui ne protège pas. Et pourtant, elles continuent. À bercer leurs enfants. À porter le monde sur leur tête. À se laver à l’eau croupie. À rire parfois, parce que la vie, même nue, sait encore offrir un éclat d’humanité. Elles sont l’échine de Mayo-Sava. Et elles méritent autre chose que le silence.
Cet article n’est pas une accusation. C’est une offrande. Une tentative de réinscrire ces femmes dans la narration nationale. Une façon de dire : regardez-les. Écoutez-les. Elles ne sont pas des statistiques. Elles sont des mères, des filles, des sœurs. Et si notre conscience a encore un peu de souffle, alors il est temps de briser ce cycle d’oubli.Car un mandat peut durer trente-trois ans. Mais la dignité, elle, n’attend pas.
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