Droits des femmes

Karaba n’était pas « la méchante » : quand un conte raconte le viol, le traumatisme et la culpabilisation des femmes

On a longtemps raconté Kirikou et la Sorcière comme l’histoire d’un petit garçon courageux venu sauver son village d’une sorcière.

Par Bienvenue Lokossou · Publié le 25 septembre 2026 · 3 min de lecture

Karaba n’était pas « la méchante » : quand un conte raconte le viol, le traumatisme et la culpabilisation des femmes

On a longtemps raconté Kirikou et la Sorcière comme l’histoire d’un petit garçon courageux venu sauver son village d’une sorcière. Mais derrière Karaba, il y a une autre histoire : celle d’une femme agressée par plusieurs hommes, condamnée ensuite à vivre avec une blessure dont le village ne connaît pas ou ne cherche pas à connaître l’origine. Près de trente ans après la sortie du film, son personnage pose une question profondément féministe : que devient une femme lorsqu’une société préfère la qualifier de « méchante » plutôt que de regarder la violence qu’elle a subie ?

Avant la sorcière, il y avait une femme

Dans le film de Michel Ocelot, Kirikou refuse l’explication toute faite. Pourquoi Karaba est-elle méchante ?Le Grand-Père lui révèle alors que des hommes lui ont fait du mal et lui ont enfoncé une épine empoisonnée dans le dos.

Le scénario ne nomme pas frontalement le viol, mais la scène et les explications données autour de Karaba ont été largement interprétées comme la représentation symbolique d’un viol collectif. Michel Ocelot l’a lui-même expliqué : l’épine symbolise le mal infligé aux femmes et une souffrance qui persiste.

Karaba n’est donc pas simplement présentée comme une femme devenue mauvaise par nature. Elle est une femme blessée, traumatisée et enfermée dans une souffrance que personne n’a réellement voulu entendre.

« Elle est méchante » : quand la victime devient le problème

C’est ici que la lecture féministe devient particulièrement intéressante.Le village connaît Karaba comme une menace. On parle de ses pouvoirs, de sa violence, de sa haine des hommes. Mais qui parle de ce qui lui est arrivé ?

Le mécanisme est tristement familier : la violence subie disparaît derrière le comportement de la victime.La femme agressée devient « compliquée ». Celle qui refuse les hommes devient « méchante ». Celle qui se défend devient « dangereuse ». Et parfois, au lieu de rechercher les auteurs de la violence, la société cherche à comprendre ce qui ne va pas chez celle qui en porte les blessures.

Le personnage de Karaba permet ainsi de poser une question qui dépasse largement le conte : combien de femmes sont encore jugées sur leurs réactions sans que personne ne s’intéresse à ce qu’elles ont vécu ?

Fatoumata Diawara : « Je souffrais d’interpréter cette sorcière »Cette lecture n’est pas seulement une interprétation extérieure du personnage.

Dans un entretien consacré à son interprétation de Karaba, la chanteuse et artiste malienne Fatoumata Diawara explique qu’elle avait d’abord du mal à jouer cette « sorcière ». Puis Michel Ocelot lui a expliqué qu’elle avait été violée. « J’ai joué cet arrachement, cet abandon », raconte-t-elle. Elle ajoute que de nombreuses femmes africaines vivent des violences sexuelles et des mauvais traitements dans le silence.Cette parole est importante : elle montre que le personnage change lorsqu’on connaît son histoire.

La « méchante » devient une femme qui porte une blessure. Sa violence n’est pas pour autant justifiée. Mais elle devient compréhensible.Et comprendre n’est pas excuser.

Et si la vraie question était : qui a fait de Karaba une sorcière ?

Le plus intéressant dans Kirikou et la Sorcière est peut-être que Kirikou ne commence pas par vouloir tuer Karaba.Il cherche à comprendre.Il ne demande pas seulement : « Comment vaincre la sorcière ? »Il demande : « Pourquoi est-elle devenue ainsi ? »Cette différence est fondamentale dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Une société qui ne cherche qu’à condamner les comportements visibles risque de passer à côté des violences invisibles qui les ont précédés. Une société qui écoute, protège, soigne et rend justice peut commencer à briser le cycle.

Karaba n’est donc pas un modèle à idéaliser. Elle est un personnage à relire.Parce qu’avant de demander à une femme pourquoi elle est devenue dure, agressive ou méfiante, il faudrait parfois avoir le courage de poser une question beaucoup plus dérangeante : Qui lui a appris à se protéger du monde ?

Partager :

Dans la même rubrique