Droits des femmes

Ce n’est pas la pluie qui pollue l’Ouémé : enquête sur une contamination d’origine humaine

Dans la vallée de l’Ouémé, l’eau est à la fois source de vie, moteur agricole et pilier économique.

Par Bienvenue Lokossou · Publié le 22 janvier 2026 · 5 min de lecture


Dans la vallée de l’Ouémé, l’eau est à la fois source de vie, moteur agricole et pilier économique. Pourtant, depuis plusieurs années, des signes inquiétants s’accumulent : mortalité des poissons, eau trouble, maladies cutanées, baisse de la biodiversité. Longtemps accusées, les pluies ne seraient pas les véritables responsables de cette pollution. Une étude scientifique récente révèle plutôt une contamination liée aux pratiques agricoles humaines. Enquête au cœur d’un écosystème stratégique pour le Bénin.

Une vallée nourricière confrontée à de nouveaux défis

La vallée de l’Ouémé s’étend du centre-sud du Bénin jusqu’à son embouchure dans le golfe de Guinée. Elle irrigue des zones agricoles denses autour de localités comme Dangbo, Adjarra, Hêtin, Bonou, Aguegué, Adjohoun et Avrankou, où le fleuve et ses affluents nourrissent riz, maïs, légumes, manioc et cultures de rente.

Cette région est l’un des principaux piliers de la sécurité alimentaire du pays.Traditionnellement, l’agriculture dans la vallée s’appuyait sur les crues naturelles du fleuve et sur des pratiques paysannes peu dépendantes des intrants chimiques. Mais au cours des deux dernières décennies, sous la pression d’une population croissante, de changements climatiques et d’une quête de rendements plus élevés, l’usage d’engrais et de pesticides s’est intensifié. Cette transformation est soutenue par des politiques agricoles qui encouragent la productivité, mais sans les garde-fous environnementaux nécessaires à une utilisation responsable.« Avant, on utilisait beaucoup les méthodes naturelles : compost, sarclage, cultures associées. Cela suffisait », explique Kpolène Gbaguidi, maraîchère à Adjohoun. «

Depuis quelques années, on nous pousse à utiliser ces produits chimiques parce que les insectes reviennent plus vite et la pluie est moins prévisible. Mais il y a un prix à payer. »Ce prix se manifeste aujourd’hui dans la qualité de l’eau. Au fil des ans, les bassins d’eau de surface montrent des signes de contamination qui inquiètent les riverains, et non seulement après les pluies.

Ce que révèle la science : des pesticides dans l’eau, pas seulement de la pluie

Une étude publiée en février 2024 dans le Journal of Agricultural Chemistry and Environment par des chercheurs béninois , des laboratoires de l’Université d’Abomey-Calavi (UAC), de l’Université des Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques (UNSTIM) et de la Faculté d’Agronomie de l’Université de Parakou a mesuré la présence de métaux lourds et de résidus de pesticides dans les eaux de surface de plusieurs affluents du Haut-Ouémé.

Les métaux lourds tels que le cadmium, le cuivre, le plomb ou l’arsenic étaient en majorité en dessous des seuils fixés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour les eaux de surface non contaminées. Cela indique que la pollution industrielle lourde n’est pas la source principale de dégradation dans cette zone. En revanche, plusieurs substances actives de pesticides ont été détectées dans les échantillons :

Atrazine,Endosulfan alpha et bêta,Cyfluthrine,Profénosfos,Glyphosate (glycel),Gala et SuperTihan.

Ces molécules sont couramment employées dans les cultures commerciales du coton, du maïs, du riz et des légumes. Leur présence dans l’eau de surface montre clairement une contamination d’origine agricole, non liée à des processus naturels tels que l’érosion ou la seule action des pluies.« Ce n’est pas la pluie qui pollue l’Ouémé », insiste Dr Armelle Hounkpatin, co-autrice de l’étude. « La pluie n’est qu’un vecteur. Elle transporte vers les rivières les résidus chimiques déposés sur les champs. Sans ces pesticides, l’eau serait bien plus propre, même après les pluies intenses. »

L’étude confirme que la contamination ne se concentre pas seulement autour des zones humides majoritairement soumises aux crues saisonnières, mais aussi le long de zones agricoles intensives où les rivières reçoivent directement les eaux de ruissellement après les traitements agricoles.

Des vies impactées, un dilemme paysan et des réponses encore timides

Sur les rives de l’Ouémé, les populations racontent des transformations quotidiennes. Adjahi Bernadette, mère de quatre enfants à Bonou, raconte :« Avant, l’eau de la rivière suffisait pour tout : boire, cuisiner, laver, arroser le jardin. Aujourd’hui, même après décantation, elle sent parfois bizarre.

Les enfants ont des irritations, surtout après la saison des pluies. »Pour Jacques Avounvo, pêcheur à Dangbo qui n’a vraiment pas voulu nous parler pas peur, la raréfaction des poissons est palpable : « Il y a des jours où, après la pluie, on ne retrouve presque plus rien dans nos filets. C’est comme si l’eau était devenue hostile. »Les femmes sont parmi les premières exposées.

Elles utilisent l’eau non seulement pour les tâches ménagères mais aussi pour donner à boire aux animaux et arroser de petites cultures familiales. Pourtant, dans les forums de décision locaux, leurs voix sont rarement entendues lorsqu’il s’agit de discuter de gestion des intrants ou de la qualité de l’eau.Du côté des producteurs agricoles, le coût économique est une réalité difficile à ignorer. Alphonse Kessi, cultivateur de maïs à Aguegué, résume le dilemme :« Si je ne traite pas, j’ai des pertes. Si je traite, je risque de polluer l’eau. Mais si je perds ma récolte, je ne peux pas nourrir mes enfants ni payer les frais de l’école. »

Face à ces défis, quelques initiatives locales en faveur d’une agriculture plus durable commencent à voir le jour.

À Hêtin, un groupe de femmes agricultrices a formé une coopérative qui expérimente des techniques agroécologiques, l’usage de compost organique et des extraits végétaux pour lutter contre les ravageurs.« On a moins de rendements au début, mais la terre a repris de la vigueur et nos légumes se vendent bien au marché », explique Rosine Dossou, présidente du groupement Femme Verte à Hêtin. « Nous devons montrer que d’autres voies sont possibles. »Sur le plan institutionnel, le Bénin a adopté une loi-cadre sur le changement climatique et un Plan national d’adaptation intégrant l’agriculture et la gestion des ressources en eau (Présidence de la République, 2018 ; Ministère du Cadre de vie et du Développement durable, 2022).

En 2024, un cadre de financement climatique visant à attirer des investissements pour renforcer la résilience agricole a également été lancé (Banque africaine de développement, 2024).Pourtant, sur le terrain, la mise en œuvre de ces politiques reste lente. La régulation de la vente de pesticides est faible, la formation des agriculteurs insuffisante, et les contrôles de qualité de l’eau sont sporadiques et limités.

L’étude scientifique est formelle : la pollution de la vallée de l’Ouémé ne vient pas d’abord du ciel, mais de la terre. Elle résulte d’un modèle agricole intensif, dépendant des intrants chimiques, combiné aux effets amplificateurs du changement climatique.

Accuser la pluie revient à détourner le regard d’une responsabilité collective. Celle de repenser l’agriculture, de former les producteurs, de réguler les pesticides, de protéger les cours d’eau et d’investir dans des alternatives durables.

La vallée de l’Ouémé est un trésor national : source de vie, d’agriculture et de culture. La question qui se pose aujourd’hui n’est plus de savoir si elle est en danger, mais de déterminer combien de temps encore le Bénin peut se permettre de sacrifier son fleuve pour sauver ses récoltes.

Partager :

Dans la même rubrique